


Rencontre avec Sina Abedi, en dialogue avec Fabrice Millon-Desvignes, à l'occasion de la parution de son livre Târof : l'art de la guerre à l'iranienne (Gondishapour Éditions).
Comment un simple verre de thé peut-il devenir un champ de bataille ? Pourquoi un « non merci » iranien signifie-t-il souvent « oui, mais insiste encore » ? Et que cache cette politesse si codifiée que l'on surnomme parfois « l'art de couper la tête avec de la soie » ?
Avec Târof : L'art de la guerre à l'iranienne, Sina Abedi propose la première exploration en langue française d'un phénomène culturel aussi fascinant que méconnu : le Târof, ce système de courtoisie iranien qui structure en profondeur les relations sociales, familiales, professionnelles et même politiques en Iran.
Face aux tempêtes de l’Histoire, le peuple iranien a développé une capacité de résilience hors du commun. À chaque époque, il a su résister, s’adapter, plier sans rompre, et surtout, préserver une identité culturelle riche, complexe, parfois insaisissable pour l’observateur extérieur.
Parmi les piliers de cette incroyable faculté d’adaptation se distingue un instrument social et stratégique d’une subtilité inouïe : le Târof.
Car non, le Târof ne se réduit pas, comme on pourrait le croire au premier abord, à une simple politesse exagérée, à un jeu de courtoisie charmant mais superficiel. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Le Târof est bien plus : c’est une véritable arme sociale et culturelle. Une arme invisible, tissée de mots, de silences, de gestes et de refus calculés. Elle structure en profondeur les relations humaines en Iran, elle régule les tensions, désamorce les conflits potentiels et contribue à maintenir un équilibre délicat au sein d’une société si souvent éprouvée par l’histoire et les pressions extérieures.
Comprendre le Târof, ou du moins tenter d’en saisir les mécanismes, c’est donc ouvrir une porte fascinante sur l’esprit collectif iranien. C’est accéder à une forme de grammaire sociale cachée, indispensable pour déchiffrer les interactions quotidiennes comme les enjeux plus vastes. C’est aussi saisir un mode de communication unique qui reflète une stratégie millénaire alliant, dans un ballet complexe, la bienséance la plus exquise, une générosité parfois débordante (du moins en apparence), l’instinct de survie, une ruse consommée et une forme de diplomatie du quotidien. Sans cette clé les subtilités des relations sociales, familiales, professionnelles et même politiques iraniennes demeurent largement impénétrables, un théâtre d’ombres dont on ne perçoit que les contours fugaces.
Bien plus qu'un simple guide de bonnes manières, cet ouvrage dévoile les mécanismes d'une véritable « grammaire sociale cachée ». De la bataille rituelle pour l'addition au restaurant jusqu'aux stratégies de négociation, en passant par les jeux psychologiques liés à l'honneur (Ābéru) et la figure mythique de Shéhérazade, Sina Abedi décrypte un art de vivre millénaire qui oscille entre générosité sincère et stratégie redoutable.
L'auteur nourrit son analyse de ses propres mésaventures interculturelles, notamment un séjour chez un ami français dont la patience, mise à rude épreuve par sept jours de refus théâtraux, a fini par céder de manière spectaculaire. Le livre allie ainsi rigueur intellectuelle, sens du récit et une autodérision qui est elle-même, comme le souligne la préfacière, caractéristique de la culture persane.
L'ouvrage est préfacé par Leili Anvar, maîtresse de conférences en langue et littérature persanes à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Normalienne, agrégée d'anglais et docteure en littérature persane, elle est l'une des grandes spécialistes de la poésie mystique persane et la traductrice de référence d'Attâr, de Rûmî et de Jâmî, dont elle a notamment proposé Le Cantique des oiseaux (2012) et Leyli et Majnûn (2021).
Dans sa préface, Leili Anvar salue un ouvrage qui « mène une réflexion profonde sur une dimension essentielle de l'iranité » et qui invite le lecteur à comprendre que « tout, en persan, doit être compris au deuxième, troisième ou quatrième degré ».
Le mot Târof fait partie de mes « intraduisibles » ; un de ces mots qui portent en eux tant de significations parfois contradictoires que, quand on doit le traduire, on ne sait où donner de la tête. Et voilà que l’un des praticiens les plus accomplis du Târof que je connaisse, Sina Abedi, m’explique pourquoi : si le Târof est « l’art de couper la tête avec de la soie », alors quoi de plus naturel que j’en perde la tête ou mon latin ! Lorsque ma part française est gênée par cet assaut de civilités, j’ai tendance à traduire « manières » ; quand je suis carrément irritée, je vais jusqu’à dire « obséquiosité » ; et puis quand la persane en moi reprend le dessus, je l’appelle « politesse » voire « délicatesse ». Quand la brutalité du monde se rappelle à moi -et Dieu sait que ces jours-ci, le monde n’en est pas avare-, je me dis que finalement c’est un art de vivre aristocratique qui permet de rendre la vie plus douce, douce comme de la soie.
Leili Anvar, maîtresse de conférences en langue et littérature persanes à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)
Sina Abedi est né à Ispahan. Docteur en architecture, il est chercheur associé au laboratoire IPRAUS (École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville) et enseigne dans plusieurs écoles d’architecture. Il est également directeur exécutif France de la chaire franco-chinoise MAGE (Métropoles et Architecture des Grands Événements). Lauréat de l’Emerging Scholars Grant du MIT (GAHTC), il œuvre activement à la promotion des dialogues interculturels à travers ses travaux et ses engagements culturels.
16:00- 18:00